La Vie est belle raconte lhistoire dune famille de juifs toscans ou plutôt dune famille mixte déportée dans un camp. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à un sujet aussi différent de ceux de vos précédents films ?
Je ne me suis jamais demandé si cette idée était semblable ou différente de celles de mes autres films. Jai seulement senti quelle me plaisait énormément, quelle me bouleversait. Je pourrais même dire que ce nest pas moi qui suis allé chercher cette idée, mais que cest elle qui est venue me chercher. Un jour je lai trouvée sur moi et depuis ce moment-là, elle ne ma plus quitté
Jai pensé à Trotski et à tout ce quil a enduré : enfermé dans un bunker à Mexico, il attendait les tueurs à gages de Staline, et pourtant, en regardant sa femme dans le jardin, il écrivait que, malgré tout, la vie est belle et digne dêtre vécue. Le titre est venu de là
Rire nous sauve, voir lautre côté des choses, le côté irréel et amusant, ou réussir à limaginer, nous aide à ne pas être réduits en miettes, à ne pas être écrasés comme des brindilles, à résister pour réussir à passer la nuit, même quand elle sannonce très très longue. Dans ce sens, lon peut faire rire sans blesser personne : lhumour juif est téméraire.
Vous saviez quil sagissait dun sujet délicat. Cela ne vous a pas freiné
Bien sûr que si. Quand on tombe amoureux on a toujours peur, et pour aimer il faut du courage. Quand cette idée sest emparée de moi, comme une illumination, une révélation, jai immédiatement reculé. Une réaction de peur, comme pour me défendre. Mais je tenais à cette idée, qui mempêchait même de dormir, et cétait un sentiment si fort que la peur a disparu. Je nai jamais songé à faire une reconstitution exacte. Prenons la première partie : lItalie de 1938 nest pas minutieusement reconstituée. Un historien crierait probablement au scandale
Il en est de même pour le camp. Cest une idée - au sens quasi platonicien - de camp, lidée dune antre du Mal, dune antre du monstre. Comme dans un conte pour enfants.
Donc, La Vie est belle nest pas une reconstitution historique mais une fable dans laquelle lhistoire entre comme un matériau ?
Il ne faut rien y chercher de réaliste. Il ny a rien de plus puissant et de plus terrible que dévoquer la terreur. Comme dit Edgar Poe, si, parvenu au bord du précipice, on ne regarde pas, lhorreur est incommensurable. Si on la montre, elle devient telle quon la montre. Daprès ce que jai lu, vu et ressenti dans les témoignages des déportés, je me suis rendu compte que rien ne pouvait approcher la réalité de ce qui sest passé. Comment montrer de façon réaliste ce que je nai même pas le courage de dire ?
Cest si inconcevable quil est presque facile de faire croire que tout cela nétait quun jeu. Primo Levi en parle dans Si cest un homme. Il décrit lappel du matin dans le camp. Tous les détenus sont nus, immobiles., et Levi regarde autour de lui en se disant : Et si ce nétait quune blague, tout ça ne peut pas être vrai
Cest la question que se sont posés tous les survivants : comment cela a-t-il pu arriver ?
Fuir le réalisme, nest-ce pas trahir la réalité ?
A chaque fois que lon écrit, il sopère une trahison. Lartiste trahit parce quil doit choisir un style, trier la réalité, éliminer des choses, suivre une narration.
Jai aussi pensé à cette belle phrase de Keats : Ce nest pas ce qui est vrai qui est beau, cest ce qui est beau qui est vrai. Quand une chose est belle, elle devient réelle. Si le film est réussi, et jespère quil lest, le camp devient vrai.
Comment qualifier le personnage que vous incarnez dans le film ?
Dans le film, je suis antifasciste, non seulement au fond de mon coeur, mais aussi physiquement : dans ma façon dapparaître, on comprend que je ne peux pas être fasciste, parce que mes sourcils, mes incisives, mon ventre sont antifascistes ! Je représente la liberté totale, la générosité. Et également lenfance.
Vous avez lu de nombreuses oeuvres de la littérature yiddish. Guido ne se rapproche-t-il pas de la figure du schlemiel ?
Non. Jai eu la chance de côtoyer la littérature juive à travers Shalom Aleichem, ou Isaac Bashevis Singer, longtemps mon auteur préféré. Mon film Le petit diable était un peu inspiré de Singer : le petit diable, comme disait le personnage joué par Walter Matthau, était un dibbouk, un diablotin farceur
Mais là, je voulais créer un juif quon ne puisse pas identifier à des signes précis, mais qui soit comme moi. Je voulais que le spectateur se demande : Pourquoi est-ce quils ont pris Benigni ?, comme si on pouvait mattraper moi aussi. Celui que jai créé est un juif intégré, assimilé, qui vit sa vie, qui ne soccupe pas de politique, qui fait son travail, et dont la vie est tout dun coup brisée par une hache, comme cest arrivé dans la réalité. Un personnage avec lequel tout le monde puisse sidentifier.
Comment est née lidée du père protégeant son fils ?
Quoi de plus beau, quoi de plus émouvant, quune histoire damour avec un enfant ? A la base, il y a le principe déviter le traumatisme aux enfants, de protéger la pureté. Le sentiment le plus ancien, le plus grand et le plus profond que les hommes puissent posséder. Mais il y a aussi le fait que les enfants doivent savoir, et dans le film, comme dans un conte, cest comme si lenfant vivait à travers mon regard. Quand je meurs, cest comme sil savait tout.
Pour le personnage de Giosuè, jai choisi lâge que Conrad définit comme celui de la ligne dombre de lenfance, lâge où lon comprend tout mais où on peut aussi croire quil sagit dun jeu. Giosuè a probablement tout compris
Après avoir écrit le scénario, jai lu un livre qui sappelle LEnfant de Buchenwald, et qui raconte une histoire très semblable. Ce qui ma effrayé, cest que la réalité est parfois surprenante, et quand on invente les situations les plus abominables, on découvre quelles ont existé.
Comment vous êtes-vous documenté auprès des associations juives, comme le CEDEC de Milan ? Quel a été lapport des historiens avec lesquels vous avez travaillé, comme Marcello Pezzetti, et aussi des anciens déportés qui sont cités au générique ?
Leur apport a été enthousiasmant et émouvant. Au début javais très peur que les gens soient méfiants. Me présenter, dire: Je suis Roberto Benigni, je veux faire un film sur les camps dextermination
- cest dailleurs ce qui sest passé ! Jajoutais tout de suite : Cest un film, un artiste doit prendre des libertés. Ils mont mis en garde : ils mont dit, par exemple, quun enfant ne pouvait pas survivre dans un camp dextermination. Mais, dun autre côté, ils ont aussi compris que je voulais quils ne se sentent pas blessés par le film. Et je crois quils ont senti dans mon désir de raconter cette histoire une telle puissance, un tel amour quil leur était difficile de me dire non.
Des rescapés sont venus sur le tournage et Marcello Pezzetti, qui est un historien de la déportation, a veillé à ce quil ny ait pas derreurs trop grossières. Mais soyons clairs, si javais mis un nom où une référence précise à un camp italien, allemand ou polonais, cest à ce moment-là, dun point de vue historique, quon aurait pu me dire : Non, ce nétait pas comme ça.
Plusieurs déportés ont expliqué que dans les camps lhumour les avait aidés à survivre. Dans vos recherches, en avez-vous parlé avec des survivants ?
Jai vu un documentaire intitulé Memoria, auquel a participé Marcello Pezzetti, et il y a dedans des témoignages qui sont très amusants. Le peuple juif a quasiment inventé lhumour. Ça fait partie de leur ADN ! Mais, bien que je sois un comique, dans le film il ny a plus dhumour à partir du moment où jentre dans le camp. A ce moment-là, le film devient tragique.
Le film est clairement construit en deux parties. Et la première a pour fonction dinstaller le climat de conte de fées, de montrer que Guido est un personnage poétique qui peut reconstruire la réalité
Cest lhistoire des personnages qui est divisée en deux, mais pas le film. Dans la deuxième partie, mon personnage et celui de Nicoletta Braschi sont exactement les mêmes que dans la première partie, mais ils se trouvent dans une situation extrême : celle dun camp dextermination, ils réagissent donc en conséquence.
Mais le film est aussi et surtout cela : lhistoire dune famille heureuse qui soudain, en nayant commis aucune faute et sans aucune raison, est jetée dans lhorreur. Tout comme malheureusement cela arrivait à lépoque.
Le film est aussi une histoire damour
Oui, Guido meurt parce quil part à la recherche de sa femme. Et lamour pour sa femme est très fort dans le personnage : il parle sans cesse delle, voudrait la revoir. Comme dans Maus, de Spiegelman, cette bande dessinée où les juifs sont des souris et les allemands des chats. Un chef-duvre absolu, une uvre à mettre au rang des grands romans. Dans Maus, le personnage cherche toujours sa femme, cest une histoire damour extraordinaire.
La Vie est belle rappelle aussi que les persécutions contre les juifs nont pas eu lieu uniquement avec larrivée des Allemands, mais quen Italie elles existaient avant. Il semble quil y ait en Italie une occultation de ce passé antisémite et raciste. Le film est-il aussi une réaction à ce tabou de lhistoire italienne ?
Les historiens ont là-dessus des avis divergents.
Le fascisme était une chose épouvantable. Mais il est facile de le dire après coup : moi, je voulais aussi le présenter comme une clownerie, un cirque stupide. Il ny a pas de haine dans mon personnage.
Mais quand Guido arrive chez son oncle, et croise les trois voyous, ceux qui vont ensuite peindre le cheval en vert, il est clair que cest à cause deux, de leurs plaisanteries que Guido sera déporté. Quand le fascisme a permis, comme il la fait à Trieste, à Florence, dans de nombreuses villes, de faire des razzias dans les bars, de casser les vitrines et de frapper impunément les juifs, cétait les étudiants qui faisaient ça. Ils pissaient sur les tables, ils faisaient ce quils voulaient dans tous les lieux où il y avait des juifs et ils nétaient pas punis. Ce nétait pas permis par la loi, mais par le gouvernement. On disait à lépoque : Ils samusent, ce nest rien. Mais cest justement ce genre de choses qui effraye le plus parce que cela conduit à la barbarie.
Le film est un appel à se souvenir de cette escalade ?
Avant tout, le film est un film. Si ensuite ceux qui lont vu se demandent comment tout cela a pu arriver, ce serait magnifique. Nous ne devons pas oublier, mais je ne voudrais pas que cela devienne un simple slogan. Qui a dit que ces horreurs ne sont propres quau nazisme ? Elles peuvent toujours se reproduire. Elles se sont répétées récemment, par exemple en Bosnie. Il faut regarder le visage que prend aujourdhui ce quon appelait autrefois le nazisme.
Quel accueil a eu le film en Italie, parmi les juifs et les anciens déportés ?
Javais très peur. Nous avons fait une avant-première pour la communauté juive de Milan, devant tous les rescapés et les anciens déportés. Et pour un comique qui est habitué à voir les gens sesclaffer quand la lumière sallume, de voir tous ces gens dans le silence total, qui pleuraient et qui venaient membrasser, ça ma donné à moi aussi envie de pleurer. Cétait un moment très fort, je nai jamais eu ce type de réaction à aucun de mes films. La chose qui ma le plus ému cest quune famille de juifs italiens a planté en Israël des arbres en mon honneur et en celui de Nicoletta Braschi.
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