|
La première question a jeté un grand froid. Dans la salle de projection de la cinémathèque de Jérusalem, quatre cents personnes venaient d'assister à la première présentation en Israël, de La vie est belle, une comédie sur un père et son fils prisonniers d'un camp de la mort (Grand Prix du jury au Festival de Cannes). La fébrilité hilarante du réalisateur, Roberto Benigni, masque une profonde émotion. Le débat est lancé et, d'emblée, l'artiste reçoit un coup. Une jeune femme, italienne, se lève : "Votre film est révisionniste, il n'est pas acceptable..."
Gros malaise dans l'assistance. Des murmures et des sifflets réprouvent l'interpellation. Debout sur la scène, Roberto Benigni s'appuie sur son pupitre : "On peut rire également dans la tragédie. On peut rire et crier. Moi, je n'ai pas de mots pour décrire les camps de concentration. Mon film est un film d'amour". L'amour d'un père pour son fils, emmené avec lui, en train à bestiaux, vers l'horreur. L'amour qui fait naître, dans le camp, l'histoire drolatique d'un grand jeu qui ne cesse de rebondir pour les beaux yeux d'un enfant, qui passera ainsi à travers la nuit et le brouillard. Sans dommage.
Singularité
Roberto Benigni interroge son accusatrice : "Quoi de plus beau que protéger la pureté de l'amour? C'est la plus belle chose, aujourd'hui, que je puisse donner de mon esprit, de tout mon corps." Un tonnerre d'applaudissements soulève la salle et réconforte Roberto Benigni, qui continue : "Je connais l'angoisse. J'accepte qu'on puisse dire que mon film est mauvais. Mais je suis si loin du révisionnisme... Ce film, c'est mon cri".
Plusieurs personnes interviennent ensuite. Des enfants de déportés, des rescapés aussi. Tous confient leur émotion à découvrir un film qui, loin de nier la tragédie du peuple juif, en constitue une transcendance. L'innocence d'un enfant de cinq ans est sauvée. Admirablement. Tous les regards adultes, surtout à Jérusalem, perçoivent le rire comme une immense respiration, comme une solide protection contre l'impact de la tragédie. En rien sa négation.
Cinéastes, artistes et divers officiels israéliens on réagi en ce sens durant le Festival du film à Jérusalem, qui se poursuit jusqu'à samedi. Avec satisfaction, Roberto Benigni l'a lui-même relevé, après la projection de son film : "Il y a eu plus de rires, bien plus de rires ici qu'à Cannes". Porté par les acclamations, elles-mêmes renforcées par la virulence presque déplacée de l'accusation, l'artiste a réagi... en artiste, et non en journaliste ou en historien.
Citant Primo Levi et "la nécessité de dire", l'auteur de La vie est belle évoque la singularité de son langage, de son registre : "Il y a une souveraineté de la vérité documentaire. Moi, je n'ai montré qu'un rêve au-dessus de la réalité". Un rêve rétrospectif qui permet de survivre à la souffrance extrême, à la bestialité déchaînée des hommes. Un rêve où le rire est fait de larmes mais aussi d'espoir. Une évasion du camp qui, aussi, fait mieux comprendre Bergson : "Quand vous riez, vous êtes nu".
 |